Victoire en boucle
Spectacle du Réel08 juin 2026
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16:2611.34 MB

Victoire en boucle

Dans cet épisode :

Aujourd'hui, tu as congé. Une commode à monter, deux démarcheurs maladroits, quelques courses au magasin du coin et une voisine qui te demande un petit service. Une journée ordinaire qui te mènera un peu plus loin que prévu, entre souvenirs, hockey et thé tiède. Parfois les moments les plus précieux se cachent dans les détours les plus simples.

Transcription de l'épisode :

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Production :

Présentation, rédaction, enregistrement et site internet : Laurent Mäusli

Crédits musiques :

Générique/intro : "Arbor Lane" par Zach Foty

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[00:00:14.520] - Laurent

Aujourd'hui, tu as congé en milieu de semaine. Cette journée libre et inhabituelle tombe bien, car dans un coin de la chambre, tu as mis de côté une pile de carton. Pas trop en évidence et pas trop cachée pour pouvoir y penser quand tu auras un moment, quand tu auras la motivation. Mais tu n'es jamais enthousiaste à l'idée d'assembler une commode. Il y a trois semaines en arrière, tu as brièvement regardé la notice. Deux heures et demie de montage pour une simple commode ? Mais ça inclue l'abattage de l'arbre ? Il faut être à deux pour le faire ? Perplexe, tu regardes les deux formes pas du tout humaines qui sont censées pour essayer de te représenter avec ton partenaire de montage. Tu n'as pas la patience d'attendre qu'un extraterrestre revienne de sa mission, alors tu te mets au travail. Courage, c'est pour aujourd'hui ou dans longtemps. Tu commences de manière méticuleuse en vérifiant que toutes les pièces soient présentes. Tu prépares aussi des outils, un tournevis, d'accord, une clé hexagonale que tu as à triple exemplaire il te manque un marteau. Tu dois avoir ça quelque part dans un carton, dans un endroit pas logique. Ah oui, dans un tiroir de la cuisine.

[00:01:40.240] - Laurent

Il est énorme ce marteau, surtout pour planter de petits clous. Bon, c'est mieux que rien. Allons-y. Non, d'abord un peu de musique pour se motiver. Il te faut une playlist avec des morceaux entraînants, mais pas trop rapides, qui doivent te garder calme et concentré. Dix minutes plus tard, tu n'as toujours pas choisi et tu prends un album au hasard. Cette fois, tu commences. Il fait chaud quand même. Tu te remplis une bouteille d'eau fraîche. Ok, c'est parti. Tu vis, tu assembles. Mince, ce n'est pas la bonne planche. Celle-ci n'a pas les trous du même côté. Tu démontes, tu assembles avec la bonne. Ça avance, tu es déterminé, tu ne t'arrêtes plus. Comme si tu étais en transe. Trois heures se sont écoulées. Il ne te reste plus qu'à clouer le panneau au dos de la commode. Effectivement, ton marteau est surdimensionné, mais tu tapes de bon cœur sur les petits clous. Ça t'amuse, ça te défoule. C'est 4h00 de l'après-midi. Tu ne déranges pas grand monde. Allez au diable. Ça doit être la voisine de palier qui a des visiteurs imprévus. Elle aime le calme et la solitude. Il fait chaud pour un mois de mai.

[00:03:05.300] - Laurent

Des gouttes de transpiration commencent à perler sur ton front. Encore trois clous. Qui ça peut être ? Tu hésites à y aller. C'est sûrement pour te vendre quelque chose. Et si c'était important ? Tu vas quand même ouvrir la porte. Tu as toujours en main ton énorme marteau. Tu fais face à deux jeunes hommes qui portent chacun pour l'honneur un peu trop grand. Ils ont quoi ? 16 ans ? Peut-être 18. Des démarcheurs, tu le savais. Bonjour. Connaissez-vous la fibre optique ? Nous pouvons l'installer dans votre appartement à un prix très avantageux. Cela vous permettra de bénéficier de l'Internet à très haut débit. Seulement cette semaine... Tu ne l'écoutes déjà plus, car une question s'impose à toi: Pourquoi vous venez à deux ? Tu te rappelles tes cours de théâtre. Tu as envie de brouiller les pistes en jouant avec les nuances. Les deux jeunes ne disent pas un mot. Tu marques un temps de pause pour plus d'effet. Tu laisses le silence travailler pour toi. Tu tu plisses légèrement les yeux avec un air pensif, comme si tu imaginais plusieurs [00:04:35.520] scénarios. Puis, tu continues en affichant une expression détachée, difficile à lire, troublante, imprévisible. C'est pour mettre la pression sur les personnes âgées ?

[00:04:53.020] - Laurent

Ou pour votre sécurité ? Avec un air impassible, tu fais tourner distraitement l'énorme marteau dans une main. Visiblement tendus, ils se regardent brièvement avant de dire: Vous n'êtes pas trop intéressé ? Non. Et tu refermes la porte sans rien ajouter. Bon, tu en étais où ? Ah oui, la commode. En quelques coups de marteau, tu termines le travail. Tu as à présent plus de place pour ranger et cacher le désordre. Il y a ces anciens rideaux au cas où tu devrais laver ceux que tu as déjà. Des draps si jamais les autres sont en train de sécher. Il y a aussi ces gros pulls d'hiver à ressortir lorsqu'il fait vraiment très froid. Et des oreillers en plus pour des invités que tu n'invites jamais. Est-ce bien utile ? Est-ce que tu ne vas pas remplir ta nouvelle commode avec presque rien ? Tu cherches à justifier ton nouvel achat, mais tu n'y parviens pas complètement. C'est qui cette fois ? Tu te prépares à t'énerver. Bonjour, vous êtes là ? C'est Magda, ta voisine de palier. Elle est arrivée dans l'immeuble bien avant toi. [00:06:24.060] Elle doit avoir la soixantaine, peut-être septante ans. Difficile à dire. Son visage est marqué par la grande histoire qui a bouleversé sa modeste histoire personnelle.

[00:06:37.040] - Laurent

Depuis toujours, elle a ses cheveux grisonnants, tirés et attachés en une queue de cheval, et cette frange parfaitement droite et imperturbable. Elle a gardé les yeux pétillants de ses 20 ans, un œil bleu et l'autre vert. Dans sa jeunesse, elle faisait tourner la tête de beaucoup d'hommes. Un seul est resté de nombreuses années. Mon genou me fait mal aujourd'hui. Je n'ai pas encore pu aller chercher le journal, dit-elle dans un français impeccable. Il n'y a que les R qu'elle roule comme on traîne un boulet qui trahit ses origines. Et sa manière d'acquiescer en faisant uhu du fond de la gorge. Tu sais, au kiosque ? Tu réfléchis. Le petit magasin au coin de la rue, plus loin ? Elle te donne une pièce en te promettant le thé et les biscuits. Allez, Jaromir. Viens, on va regarder le match. Un énorme chat noir au long poil se faufile à l'intérieur de l'appartement. Magda lève les yeux vers toi en disant: Tu pourras aussi regarder si tu veux. Tu sais déjà de quel match elle parle. Tu réponds: On verra. Peut-être. À tout à l'heure. Tu repasses chez toi, tu enfiles une paire de sandales, tu fermes la porte et tu sors.

[00:07:50.060] - Laurent

Ça te fera du bien de prendre l'air. Tu marches tranquillement. Pas de stress. La boutique est toujours ouverte Presque jour et nuit. Il y a toujours du vent ici. En hiver, c'est désagréable, mais là, c'est une petite brise rafraîchissante. Tu éternues. Saleté de pollen. Tu entres. Le magasin est minuscule, à peine plus grand que ton salon, mais il fait presque tout. Kiosque, alimentation, quincaillerie et même brocante. Tout est mélangé. La disposition change Presque tous les jours. C'est vivant, organique et un peu énervant. Un frigo à boisson est à côté d'une étagère avec des théières en fer blanc. Il y a un étalage de fruits et légumes avec un pot de roses fraîchement m'en couper. Plus loin, dans un coin, on a mis un vieil établi en bois avec de l'outillage de jardin. Tu éternues une fois de plus. Santé et prospérité à toi. Salut Idrissa, comment ça va ? Moi, ça va mieux que le Mali. Le Mali, il va mal. Oui, tu as vu, ça ne va pas mieux là-bas. Et toi, ça va ? Et tes parents ? Ta famille ? Tu passes toute ta famille et tes amis en revue. Il hoche la tête d'un air satisfait.

[00:09:18.980] - Laurent

Malgré sa quarantaine d'années, il a déjà l'apparence d'un sage avec sa sorte de toge d'un blanc immaculé, quel que soit le jour, la saison ou le moment de la journée. Il sort tout droit d'une publicité pour produits à lessive. Bon, de quoi tu as besoin aujourd'hui ? Tu lui demandes s'il a encore un exemplaire du journal d'aujourd'hui. Il éclate de rire et dévoile toutes ses dents aussi blanches que sa toge. Tu achètes le journal ? Tu n'as pas Internet ? Tu lui expliques que si, que tu aurais même pu avoir la fibre optique. Mais c'est une autre histoire. Non, c'est pour la voisine. Tu vas vers le rayon des magazines et des journaux. Tu saisis le fameux journal, tu attrapes au passage un sachet de bonbons à la menthe et une boîte de fusibles. Autre chose ? Oui, des agrafes et des biscuits au beurre. Ça sera tout, merci. Idrissa met tout dans un sac de jute. Cadeau de la maison. Merci. Tu payes. Avec plaisir et à demain. Il dit toujours ça. Je ne sais pas trop pourquoi. À bientôt. Tu es de retour. Tu entends une voix à l'intérieur. Entre. Je suis au salon. Pénétrer dans cet appartement, c'est comme voyager dans le passé.

[00:10:48.860] - Laurent

Il y a un épais tapis sur le sol du couloir, du papier peint sur les murs. Tu t'attardes quelques secondes sur la multitude de photos jaunies. Des paysages, un homme en uniforme militaire, une classe d'écolières, un couple devant une patinoire, un mariage. Tu traverses ce couloir du temps pour rejoindre Magda au salon. Elle est assise sur un vieux canapé à fleurs en train de regarder un match de hockey sur un ancien téléviseur dont les angles de l'écran sont tellement arrondis qu'ils ne sont pas vraiment des coins. L'image tremblante et délavée est presque floue. Sous le téléviseur, ronronne un vieux lecteur VHS. Merci beaucoup. Tu as trouvé le journal ? Des biscuits au beurre. Merci beaucoup. Pose sur la table. Reste un peu. J'ai chauffé de l'eau. Tu lui dis de ne pas bouger. Tu sais où est la cuisine. Tu ouvres un placard en formica pour prendre une théière en porcelaine avec deux tasses à la sortie et leur sous-tasse. Oui, juste une cuillère. Et le sucrier en métal. Tu ouvres un vieux paquet de thé vert. On dirait qu'il date du siècle passé. Tu hausses les épaules. Le thé, c'est du thé. Tu [00:12:19.060] verses l'eau encore chaude dans la théière.

[00:12:21.520] - Laurent

Tu poses le tout sur un plateau en argent avant de retourner au salon. Je viens de commencer le match. C'est la finale République tchèque contre la Russie. Les Jeux olympiques de Nagano, 1998. Tu verses l'eau chaude dans sa tasse. Juste de l'eau chaude, c'est une habitude. Et par contre, un sachet pour toi. Tu ouvres le paquet de biscuits que tu disposes sur une assiette en porcelaine. Tu anticipes en disant que tu ne restes pas trop longtemps. Magda n'écoute déjà plus, il est dans le match. Tu t'assieds sur le canapé, juste à côté du chat qui te regarde avec défiance. Une fois de plus, Magda te raconte tout et dans le désordre sur le hockey. Le hors-jeu différé, les one-timers, les shoots du poignet, le jeu de puissance. Tu ne comprends pas tout, mais tu admires sa passion. C'est son moment à elle. Au début, elle n'appréciait pas ce sport, trop brutal. Mais un jour, au lieu d'attendre la fin de l'entraînement devant la patinoire, elle est entrée pour s'asseoir sur les gradins. Elle n'observait que lui, son futur mari. [00:13:52.260] Elle commente les actions et énumère les noms des joueurs. Elle pointe le doigt vers l'écran. Lui, c'est Jaromir Jagr, un grand joueur.

[00:14:01.640] - Laurent

Le chat lève la tête comme si on parlait de lui. Elle continue à expliquer la stratégie choisie par l'équipe. Et tout à coup... But pour la Tchéquie. Svoboda a marqué. Elle lève les bras comme si le match était en direct, comme si c'était la première fois. Le match défile sur l'écran. Il n'y aura pas d'autres buts. La Tchéquie est championne olympique. Au moment où l'hymne National tchèque retentit, tu es étrangement émue et fière pour ces inconnus. Tu te tournes vers Magda. Elle s'est endormie. Tu entends sa respiration régulière et paisible. Elle semble heureuse dans son sommeil. Tu sirotes tranquillement ton thé tiède et tu te lèves pour être à la télévision. Et ? Mais où est le bouton ? Voilà. Et le lecteur le VHS. Le chat s'étire sur le canapé avant de refermer les yeux d'un air satisfait. Bonne nuit, Magda. Tu t'éloignes sur la pointe des pieds avant de partir en claquant doucement la porte d'entrée. De retour chez toi, tu retrouves ta commode. Tu l'avais presque oubliée. Tu décides de faire du tri et tu finis par presque tout [00:15:58.960] jeter ou donner. Tu fermes doucement les tiroirs vides du meuble avant d'aller te coucher.