Papier de soie et grosse ficelle
Spectacle du Réel22 octobre 2026
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18:0012.43 MB

Papier de soie et grosse ficelle

Dans cet épisode :

Un réveil trop matinal déclenche une improbable réaction en chaîne. Un vieux "lion" t'offre l'occasion de faire une bonne action. Sauras-tu l'écouter ? Et surtout, n'est-ce pas l'occasion de t'offrir un beau cadeau ?

Transcription de l'épisode :

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Production :

Présentation, rédaction, enregistrement et site internet : Laurent Mäusli

Crédits musiques :

Générique/intro : "Arbor Lane" par Zach Foty

Musiques libres de droits :

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[00:00:00.120] - Musiques et bruitages

[musique calme]

[00:00:12.580] - Laurent

Tu sors en avance de chez toi. Ce n'est pas du tout intentionnel. Ce matin, tu as ouvert les yeux trop tôt. Avant que ton réveil ne sonne. Tu as tenté en vain de refermer les yeux et de te rendormir. Après quelques secondes, ton cerveau s'est enclenché et les pensées se sont bousculées. Quel jour est-il ? Pourquoi le soleil n'est-il pas encore levé ? Que dois-tu faire aujourd'hui ? À quelle heure vas-tu partir ? Habituellement, tu crois avoir le temps, mais tu finis par arriver juste à l'heure à ton travail. Aujourd'hui, c'est différent. Tu as une trentaine de minutes dont tu ne sais pas quoi faire. Le soleil joue avec la ligne d'horizon comme s'il hésitait à sortir. La fraîcheur matinale te surprend et ta veste semble trop légère pour la saison. Tu t'efforces de marcher lentement. Tu fais un détour en passant par la rue à 30km/h pour voir les voitures passer au ralenti. Tu t'amuses à regarder les tenues des gens que tu croises. Il y a les personnes en short qui refusent de laisser partir l'été. Et il y a celles qui anticipent la venue de [00:01:42.600] l'hiver avec un bonnet de laine et une doudoune.

[00:01:50.780] - Laurent

Plus loin, sur le trottoir, se découpe une silhouette familière, celle d'un homme à peine voûté. Ses cheveux et sa barbe sont d'un blanc qui ne date pas d'hier, mais ils sont abondants et paraissent entretenus avec soin. Il se permet de les laisser pousser un peu plus long que la moyenne. Il ressemble à un vieux lion qui n'a de comptes à rendre à personne, à plus personne. Tu le vois presque tous les jours arpenter cette même rue. Vous avez en commun du temps en trop, mais lui semble avoir des journées entières en trop. Il marche en fixant le sol. Il s'est arrêté. Il regarde dans le vide. Ce matin, il a enfilé un pull léger à manches longues et par-dessus, il a mis le t-shirt d'un groupe de rock. Il est à la mode d'un autre temps. Il a l'apparence d'un nouveau retraité, mais tu espères qu'il a au moins septante ans ou même plus, car il est trop jeune pour se perdre dans ses souvenirs. Tu arrives à sa hauteur et tu lui dis bonjour. Pas trop fort pour ne pas le faire sursauter, mais juste assez pour qu'il t'entende. Il te répond avec un bonjour similaire, [00:03:20.800] sans même tourner la tête.

[00:03:23.780] - Laurent

Il est à présent derrière toi et il t'appelle. « Hé, vous avez vu ? » Il pointe du doigt un objet carré et brun sur le bord du trottoir. « Faudrait le rapporter. » Sans attendre ta réaction, il reprend sa marche d'un pas décidé. Intrigué, tu t'approches pour mieux voir ce mystérieux objet. C'est un porte-monnaie classique en cuir usé, un modèle qui se plie en deux. Tu te baisses pour le saisir. Il est lourd et épais. Tu l'ouvres pour découvrir ce qu'il y a dedans. Un billet de cinquante francs, des cartes bancaires, une carte d'identité, des quittances, des bouts de papier. De nos jours, les gens ont leur vie dans leur téléphone. Lui a encore son existence entière entre deux couches de cuir. Oui, son propriétaire est un homme. Sa carte de visite indique qu'il est responsable sécurité dans une entreprise de la région. Tu regardes l'heure sur ton téléphone. Tu as encore le temps. Tu composes le numéro qui figure au dos de la carte.

[00:04:39.620] - Musiques et bruitages

[bruit de touches de téléphone]

[00:04:44.140] - Laurent

« Oui ? » dit une voix visiblement surprise. Tu lui expliques tout. « Ah non, c'est pas moi, c'est mon cousin. Il travaille pour moi. Vous l'avez trouvé où ? Vous pouvez le ramener ? » Il te donne une adresse. « Vous avez le temps d'y aller ? » Tu vois très bien où c'est. Un pâté de maisons plus loin. « Oui, pas de problème. J'y vais maintenant. » « Super. Il sera content. » En quelques minutes, tu arrives à l'adresse indiquée. C'est un vieil immeuble triste en béton gris. Il ressemble à une brique de lait dans laquelle on aurait grossièrement découpé des fenêtres. Tout est dans le même béton, les balcons, les quelques marches à l'entrée et même les bacs à fleurs. Tu pousses la poignée métallique de la porte d'entrée et tu traverses le hall pour chercher la boîte à lettres et le nom du responsable sécurité. Ah voilà, huitième étage à gauche. Tu appuies le bouton pour appeler l'ascenseur qui arrive discrètement. La porte s'ouvre, tu entres et tu te retournes. Les parois sont recouvertes d'une sorte de moquette avec des formes géométriques brunes, jaunes et oranges. Tu regardes brièvement dans un miroir rond avant d'appuyer sur le bouton huit.

[00:06:07.750] - Laurent

Tu t'élèves dans un bruissement feutré. Tu prends un moment pour répéter dans ta tête ce que tu vas raconter, comme si cela allait changer l'issue de l'échange. Auras-tu droit à une petite récompense ? Tu aurais pu mettre l'argent et laisser le porte-monnaie dans la boîte à lettres. Mais ce n'est pas toi. L'honnêteté ne se perd pas. [sonnette] Un homme d'une cinquantaine d'années t'ouvre la porte. Il a la tête d'un agent de sécurité avec des cheveux gris coupés courts. Il porte une barbe fine qui lui entoure la bouche. Oui ? Dit-il d'un ton à la fois curieux et irrité. Tu salues l'homme, puis tu lui donnes son porte-monnaie. Il regarde fixement ta main. Tu pourrais presque entendre les rouages tourner lentement dans sa tête. Oh pu-purée, il était où ? Oh, dans la rue un peu plus loin, au bord du trottoir. Incrédule, il ouvre son porte-monnaie pour vérifier son contenu. Il voit que le billet de cinquante francs est toujours là. Il lève les yeux vers toi. Merci beaucoup. Il jette encore un coup d'œil dans le porte-monnaie. Il reste figé et silencieux. Sans attendre, tu lui souhaites une bonne journée avant de te retourner pour partir.

[00:07:34.490] - Laurent

Attendez. Tu regardes par-dessus ton épaule. Désolé, j'ai que ça. Il te tend une feuille cartonnée de la taille d'une carte postale. Le papier semble jauni. Peut-être que ce n'est qu'un effet, du faux vieux. Tu devines des motifs floraux qui encadrent des mots en police de caractères papyrus. "La grotte aux fleurs". Tu commences à imaginer un lieu presque magique. Lorsque le responsable de la sécurité explique : C'est ma sœur, elle est fleuriste. La boutique à côté de la gare. C'est pour un bouquet de saison. Tu esquisses un sourire et tu le rassures. Merci, c'est gentil de votre part. Au revoir. Tu es de retour dans la rue. Tu n'auras pas le temps de passer chez la fleuriste maintenant. Tu t'arrêtes pour glisser la feuille cartonnée dans ton sac avant de te remettre en marche. Le soleil est plus haut dans le ciel et une journée de travail t'attend. Les heures ont défilé avec en parallèle des pensées qui butinent dans ton esprit. Tu ressens l'urgence d'utiliser ce bon. Même si tu ne vois pas de date d'expiration, tu ne voudrais pas l'oublier dans un tiroir. [00:09:06.010] Ça serait bête de ne pas en profiter. C'est un cadeau inattendu qui, étrangement, te déstabilise.

[00:09:14.090] - Laurent

Tu n'es même pas sûr de vouloir des fleurs. Tu pourrais les offrir. À qui ? Pour quelle occasion ? Ou tu pourrais les garder pour toi. Ça serait égoïste, non ? En sortant du travail, tu regardes l'heure. Tu aurais le temps. Ce serait à peine un détour. Tu vas passer devant la gare. La boutique est à quelques pas de là. Tu n'as pas encore pris ta décision définitive. De quoi as-tu peur ? De ne pas savoir que faire de ce bouquet. Mais on ne refuse pas un cadeau. Et c'est cette idée qui t'incite à pousser la porte de la boutique. En une fraction de seconde, c'est un autre monde qui s'ouvre à toi et à tes sens, avec une odeur étrangement familière. Cela te rappelle un endroit pas commun. Ah oui, c'est comme le jour où tu as visité ce zoo. Ça sent la jungle avec ce mélange d'humidité et de terre. Tu souris. Tu lèves la tête. Le magasin est situé dans une arcade en pierre naturelle qui forme une majestueuse voûte au-dessus de toi. Encore du gris, mais pas du gris triste comme du béton, [00:10:44.850] mais du gris vivant. Mieux, des gris, car il y en a d'infinies nuances, de l'anthracite au presque blanc.

[00:10:53.110] - Laurent

Il y a des gris qui brillent comme des paillettes. Sur ta droite, il y a une longue et haute étagère en bois massif brun, presque rouge. Les rayons débordent de plantes et de pots. Au milieu, tu devines un îlot allongé, également en bois rouge. Tu distingues à peine les grands plateaux en ardoise, car on y a posé une multitude de seaux et de pots en fer blanc qui sont remplis de fleurs. Et toute la paroi gauche est vitrée comme une serre et laisse entrer les rayons de lumière de fin d'après-midi. En contre-jour, tu aperçois une silhouette au fond de la boutique. Bonjour, dit une voix féminine. On est ouvert. Par ici. Tu t'approches. La baie vitrée, c'est magnifique. Mais quand le soleil est bas, c'est un peu éblouissant. Dites-moi, qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Tu te déplaces sur ta droite pour qu'une colonne te protège des rayons du soleil. Le visage de la fleuriste émerge de la lumière. Tu remarques d'abord ses taches de rousseur, puis ses yeux bleus et ses légères rides d'expression qui trahissent sa quarantaine et sa jovialité Pour mieux te voir, elle écarte d'une main une mèche de cheveux roux et bouclés.

[00:12:16.910] - Laurent

Elle attend ta réponse, puis sourit lorsque tu sors la feuille cartonnée. La première série de bons. Je les avais faits moi-même et ça se voit. D'où vous sortez ça ? Tu lui racontes le porte-monnaie trouvé dans la rue. La réaction du chef de la sécurité. Ça, c'est tellement lui. Hyper rigoureux dans son travail et tête en l'air dans le quotidien. Vous voyez ces étagères ? Tu regardes ses yeux briller quand elle te raconte comment il les avait récupérés dans une décharge. Il avait vu un tas de bois. Il avait crié : Du cèdre rouge, comme s'il avait trouvé de l'or. Il avait tout poncé, verni et assemblé sans savoir qu'en faire. Juste parce que c'est du beau bois. Finalement, l'étagère avait trouvé sa place dans la boutique. Croyez-moi, c'est du solide. On pourrait dormir dessus et ça survivrait au tremblement de terre du siècle. Son sourire s'estompe. Désolé, je me suis un peu perdue dans mes histoires. Oui, le bon. Il est échu depuis presque dix ans. Mais vu le service que vous avez rendu à mon frère, vous méritez un bouquet. Qu'est-ce que je vous mets ? Elle se déplace rapidement dans la boutique en énumérant les variétés de fleurs.

[00:13:35.230] - Laurent

Dahlia, chrysanthème, aster d'automne, anémone. Elle s'arrête et lève les yeux vers toi d'un air amusé. Vous n'avez pas trop l'habitude d'acheter des fleurs. Elle n'attend pas forcément de réponse, mais tu lui dis que les bouquets, c'est dommage, ça ne dure pas. Elle t'écoute en plissant les yeux. Elle semble composer le bouquet dans sa tête. Soudain, elle s'anime. Elle saisit trois dahlias oranges. De loin, ils ressemblent à des boules, mais de près, tu remarques les pétales pointus étirés. Elle s'approche d'un seau contenant des roses. Elle en attrape trois qui sont d'un rose intense. Elle s'arrête ensuite devant des chrysanthèmes. Je vous rassure, ce n'est pas que pour les morts. C'est surtout pour celles et ceux qui veulent vivre, justifie-t-elle en ajoutant trois chrysanthèmes jaunes avec un cœur de couleur magenta. Elle complète ensuite le bouquet en mettant du feuillage et quelques baies rouges. Elle pose le tout sur une feuille de papier blanc avant de l'emballer. Elle prend soin de recouvrir le haut du bouquet pour le protéger. Elle termine en nouant une grosse ficelle. Elle te tend le bouquet. Tu la remercies pour ce bouquet presque trop grand, presque trop beau. Tu hésites avant de le prendre.

[00:14:59.330] - Laurent

Bon retour chez vous. Au revoir. Tu marches lentement dans la rue en portant le bouquet des deux mains, comme si c'était un trésor lourd et précieux. En arrivant chez toi, tu déposes le bouquet sur le meuble dans le couloir. Tu enlèves ta veste, puis tes chaussures. Tu réalises que tu n'as pas de vase chez toi. Tu saisis le bouquet et tu te diriges vers la cuisine. Tu poses le bouquet sur la table. En quête d'un récipient convenable, tu ouvres un placard, puis un autre. Tu aperçois la carafe en verre qui te rappelle les chaudes journées estivales. C'est un objet purement utilitaire, un grand cylindre avec une poignée. Le design est minimaliste, mais la contenance est parfaite pour cet usage alternatif. Tu remplis la carafe d'eau aux trois quarts et tu la places sur un côté de la table. Tu tires délicatement sur la grosse ficelle pour ouvrir le papier. Les fleurs frémissent comme si elles étaient impatientes d'être libérées. C'est absurde, mais tu as l'impression qu'elles te sourient. [00:16:32.750] Tu te penches un peu pour plonger dans toutes les nuances de couleurs. Tu sens leur parfum discret. Tu observes encore un peu les fleurs avant de placer le vase improvisé au centre de la table.